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Le parc archéologique d’Agongointo : un vestige jeté aux oubliettes ?

 


À Bohicon, au centre du Bénin, repose un trésor silencieux : le parc archéologique d’Agongointo. Découvert fortuitement en 1998, lors des travaux de construction d’infrastructure routière de l’axe Abomey-Bohicon-Kétou, il a été aménagé en 2008 grâce à une coopération bénino-danoise BDarch. Les sources sur l’historicité de ce site ne s’accordent pas toutes, cependant, une chose leur est commune : il est lié d’une manière ou d’une autre au royaume d’Abomey.  Marina Housinou, s’appuyant sur les archives du parc, écrit dans son mémoire de licence en administration culturelle obtenu à l'Inmaac dont l'intitulé est « Gestion du Parc Achéologique d'Agongointo dans la commune de Bohicon au Bénin»  : 

Au 18ème siècle, le roi AGADJA, surnommé « le conquérant » était confronté aux invasions des ennemis qui venaient de l’état d’Oyo, situé aujourd’hui au Nigéria. À cette époque, le Dahomè n’était pas équipé d’une armée solide et structurée. Ce sont les bras valides des citoyens qui défendaient le royaume face aux ennemis. Dans ces conditions, ces bras valides dépourvus d’armes dignes de ce nom ont fait le choix d’attirer l’ennemi dans une zone complexe afin de le prendre à revers. C’est ainsi qu’ils ont pensé et construit le « Ahwando », « abris de guerrier » 

(Hounsinou, 2020, p. 35)

Ce site révèle des vestiges exceptionnels, témoins d’une vie et d’une utilisation antérieure de ces lieux. Pourtant, 25 ans après sa découverte, le parc est dans un état de délabrement avancé, abandonné, ignoré, oublié.

Cet article, inspiré du mémoire de Ede Baudellaire HEDAGBE (EPA - Université d’Abomey-Calavi, 2023-2024) tire la sonnette d’alarme. Il plaide pour une reconnaissance urgente de ce patrimoine archéologique unique, au moment même où le Bénin renforce ses politiques de valorisation culturelle.

Un trésor enfoui sous la terre de Bohicon

Le parc archéologique d’Agongointo s’étend sur 7 hectares environ au quartier Zoungoudo, à la périphérie immédiate de Bohicon. On y trouve une cinquantaine environ de souterrains creusés au XVIIIe siècle, appelés Ahwàn-dò (trous de guerre). Les fouilles réalisées entre 1998 et 2002 par le projet BDArch ont révélé un réseau de chambres, de puits, de tunnels de communication. Les structures sur le site d'Agongointo ont été partiellement aménagées en deux sections (A et B) pour accueillir le public dès 2008.

Image : inauguration du  Parc Archéologique d’Agongointo en 2008

Source : https://agongointo.worldarchaeology.org/eng/02_caves

Image : Aire de jeu aménagée dans le Parc Archéologique d’Agongointo en 2008

Source : https://agongointo.worldarchaeology.org/eng/02_caves

Image : Objets d’arts fabriqués et mis en vente par les artisans travaillant dans le centre artisanal du Parc Archéologique d’Agongointo

Source : Wikipédia

À cela s’ajoutaient une salle d’exposition, un jardin botanique, un circuit de visite guidée, un centre artisanal, et même un jardin aux papillons, autant d’initiatives qui faisaient du PAA un modèle en devenir. Mais où en sommes-nous aujourd’hui ?

1.    État actuel du parc : Une mémoire en péril

Depuis 2017, le site est fermé au public. Ce qui devait être un pôle culturel de référence est devenu une friche oubliée. Lors d'une mission de terrain en mai 2024, plusieurs constats alarmants ont été relevés :

a.   Des souterrains en ruine

Les paillotes qui protégeaient l’ouverture des excavations ont disparu, laissant les cavités exposées aux pluies, à l’érosion et aux infiltrations. L’un des abris emblématiques (médémiam) situé dans la zone B du site est désormais totalement submergé. Des fissures lézardent les parois de certaines cavités, d’autres sont partiellement effondrées, rendant l’accès dangereux, voire impossible.

Image a

Image b

Image a et b : Abri souterrain médémiam dans la zone B du Parc Archéologique d’Agongointo.  

-       En haut, (Image a) : l'abri après réhabilitation en 2008 ;

-       En bas, (image b) : le même abri de nos jours (2024).

Source :

-       Image a : https://agongointo.worldarchaeology.org/eng/02_caves.html

-       Image b : Travaux de terrain, Ede Baudellaire HEDAGBE, mai 2024.

Image c

Image d

Images c et d : L'abri souterrain de référence dans la zone A du Parc Archéologique d’Agongointo.

-       En haut (image c) : l'abri de référence après réhabilitation en 2008 ;

-       En bas (image d) : le même abri de nos jours (2024).

Source :

-       Image c : https://agongointo.worldarchaeology.org/eng/02_caves.html

-       Image d : Travaux de terrain, Ede Baudellaire HEDAGBE, mai 2024.

 

Image e

Image f

Images e et f : Abri se trouvant dans la zone A du Parc Archéologique d’Agongointo,

-       En haut, (image e) : l’abri après réhabilitation en 2008 ;

-        En bas (image f) : le même abri en 2024.

Source :

-       Image a : https://agongointo.worldarchaeology.org/eng/02_caves.html

-       Image b : Travaux de terrain, Ede Baudellaire HEDAGBE, mai 2024.

 

b.   Les artefacts du Parc Archéologique d’Agongointo sont en danger

Les artefacts du site, constitué de poteries, d’outils métalliques et de tessons précieux, sont en grand danger. La salle d’exposition d’origine, inutilisable, a été abandonnée. L’actuel local de stockage est tout aussi fissuré, humide, et ne répond à aucune norme de conservation.



Image : actuelle salle de stockage des artefacts

Source : Travaux de terrain, Ede Baudellaire HEDAGBE, mai 2024.

c.   La forêt et le jardin aux papillons.

La forêt sacrée d’Agongointo, riche d’espèces animales et végétales, est menacée par l’érosion et les inondations. Le jardin aux papillons a également disparu.

d.   Les infrastructures du PAA : un tas de ruines

Les bâtiments sont en ruine : toiture effondrée, murs fissurés, équipements de jeux et centre artisanal à l’abandon. Les rares installations restantes abritent aujourd’hui des reptiles, des rongeurs et non des visiteurs. L’espace de réception, jadis structuré, est devenu un lieu fantomatique.

2.    Pourquoi cet état de conservation alarmant ?

La situation actuelle du parc d’Agongointo est la résultante de plusieurs facteurs :

·         Une gestion inadaptée : Le système de gestion du parc archéologique d’Agongointo est obsolète. L’insuffisance de budget, de moyens techniques et d’un personnel qualifié sont aussi des raisons qui concourent à l’état pitoyable de ce site aujourd’hui.

·         L’urbanisation rapide et la pression anthropique : Les constructions avoisinantes agressent le site de par des actions dévalorisantes et …. La zone de transition entre les sections A et B est aujourd’hui utilisée comme voie publique et dépotoir.

·         Des aléas climatiques aggravants : Les fortes pluies, les ruissellements et l’humidité constante fragilisent les structures souterraines, favorisent la corrosion et accélèrent l’ensablement des cavités. L’emplacement du parc archéologique d’Agongointo ne le favorise point d’ailleurs, l’urbanisation de la ville de Bohicon fait que le PAA reçoit en partie les eaux de ruissèlement.

Les autorités compétentes en la matière, notamment, l’Agence Nationale des Patrimoines Touristiques (ANPT) ont exprimé leurs intentions de réhabiliter ce site et de lui redonner tout le prestige qu’il mérite ainsi que sa place de référence dans la commune de Bohicon, seulement jusqu’ aujourd’hui aucune action concrète n’a été engagée pour stopper la dégradation. Les études techniques étant toujours en cours, nous espérons bientôt que l’ANPT va déployer toute son expertise sur ce site afin de préserver, de conserver et de valoriser convenablement ce site.

3.    Réparer, transmettre, faire revivre : pistes concrètes d’action

Face à l’état alarmant du parc archéologique d’Agongointo, des solutions claires, faisables et progressives s’imposent. Celles-ci ont été formulées dans le mémoire à partir d’un diagnostic participatif, d’enquêtes de terrain et d’une analyse stratégique. Le plan de revitalisation du parc repose sur quelques axes d’intervention :

-        Restauration des souterrains et des structures :

Sécuriser les Ahwàn-dò, aspirer l’eau de l’intérieur et consolider les parois, reconstruire les toits protecteurs et aménager des circuits d’évacuation d’eau à l’aide des aménagistes et des urbanistes pour régler une bonne fois pour toutes le problème en l’attaquant par la source.

-       Réhabilitation des bâtiments et équipements :

Rénover la salle d’exposition, le centre artisanal, la billetterie et les espaces d’accueil pour les rendre fonctionnels et accueillants.

-       Revalorisation de l’espace artisanal et du jardin :

Rétablir les activités d’artisanat qui se faisaient, relancer le jardin aux papillons comme pôle écologique et éducatif.

-       Implication communautaire active :

Associer les riverains : guides locaux, artisans, enseignants et chefs traditionnels pour en faire un site vivant et partagé.

-       Création d’un circuit interactif et ajout de nouvelles fonctionnalités :

Mise en place de visites scénarisées, de panneaux pédagogiques, d’une appli mobile, et d’audioguides pour toucher un large public.

L’auteur du mémoire alla plus loin en proposant un plan sommaire d’aménagement et de réhabilitation du PAA à travers un projet assez révélateur du potentiel de ce dernier.  Ce projet promet le réaménagement entier et complet du PAA ainsi que sa valorisation au-delà des frontières du Bénin et de l’Afrique à travers des stratégies de communications ciblées.

 


Image :  Plan d'aménagement du PAA   proposé par Ede Baudellaire HEDAGBE

Source :   Ede Baudellaire HEDAGBE, mai 2024, Conception : Déo-Gracias GBEDJI-SOKPA

Image :  Légende du Plan d'aménagement du PAA   proposé par Ede Baudellaire HEDAGBE

Source : Ede Baudellaire HEDAGBE, Conception : Déo-Gracias GBEDJI-SOKPA

Le patrimoine ou l’oubli ?

Le parc archéologique d’Agongointo ne devrait pas être une simple parenthèse de l’histoire fon. Il incarne une mémoire, une présence symbolique que même l’abandon ne saurait ensevelir définitivement. Le laisser mourir dans l’indifférence revient à effacer un pan entier de l’histoire du Bénin, à rompre un lien précieux entre passé et présent.

Chaque jour qui passe sans action est un coup porté contre ce patrimoine si précieux mais si fragile. Il urge donc d’agir. Agongointo attend. Le Bénin ne peut plus se permettre de détourner le regard.

Par Ede Baudellaire HEDAGBE, Gestionnaire du patrimoine culturel.

 

 

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